Bouddhisme

Les croyances et la pratique

La conviction que certaines pratiques conduisent à l’éveil peut être une source de sérénité. L’appartenance à la sangha, la communauté bouddhiste, peut également apporter un soutien. Avec le Bouddha et le Dharma, son enseignement, la sangha constitue l’un des trois joyaux dans lesquels le pratiquant prend refuge. [1] Comme dans d’autres religions, la communauté peut donner force et confiance à ceux qui en font partie.

Pour le propos de ce site, je m’intéresse surtout à la place que cette tradition accorde à la bienveillance. Les textes présentés ici lui donnent une portée précise : elle concerne nos intentions, nos paroles et nos actes. Elle engage notre manière de traiter les personnes que nous aimons, mais aussi celles qui nous sont étrangères ou avec lesquelles nous sommes en désaccord.


Reconnaître chez les autres ce que nous éprouvons nous-mêmes

Le Veludvareyya Sutta expose un raisonnement particulièrement proche de la Lex Unica. Le disciple y est invité à considérer qu’il aime la vie, recherche le bonheur et redoute la souffrance. Puisque les autres éprouvent les mêmes aspirations, il doit s’abstenir de leur infliger ce qu’il trouverait lui-même pénible. Le texte applique cette réflexion au meurtre, au vol, à l’inconduite sexuelle, au mensonge et aux paroles qui blessent ou divisent. Il recommande aussi d’encourager les autres à renoncer à ces conduites. [2]

Les versets 129 et 130 du Dhammapada suivent la même démarche. Ils rappellent que les êtres craignent la violence et tiennent à leur vie, puis demandent de se comparer à eux pour s’abstenir de tuer ou de faire tuer. [3] Le rapprochement avec la loi unique repose donc sur des passages explicites. Reconnaître notre propre vulnérabilité nous aide à comprendre celle d’autrui et nous donne une raison de la respecter.


Cultiver une bienveillance sans limites

Le Karaniya Metta Sutta invite à souhaiter le bonheur et la sécurité de tous les êtres, sans en exclure aucun. Il mentionne ceux qui sont proches et ceux qui sont lointains, ceux que l’on voit et ceux quel’on ne voit pas. Il demande également de ne tromper personne, de ne mépriser aucun être et de ne souhaiter de mal à autrui sous l’effet de la colère. L’image d’une mère protégeant son enfant illustre ensuite l’intensité du souci à développer envers tous. [4] Cette bienveillance ne comporte donc aucune restriction fondée sur une appartenance religieuse commune.

La tradition distingue notamment la bienveillance, qui souhaite le bonheur des êtres, et la compassion, qui souhaite les voir délivrés de la souffrance. Elles appartiennent aux quatre qualités dites incommensurables, avec la joie devant le bonheur d’autrui et l’équanimité. Dans son commentaire, Buddhagupta explique que cette dernière invite à agir pour le bien des personnes favorisées comme des personnes malheureuses. [5] Ces dispositions nous apprennent à accorder de la considération aux autres sans faire dépendre toute notre attention de nos préférences ou de notre intérêt.


Un apprentissage de la bienveillance

Pour le propos de ce site, une pratique retient particulièrement mon attention : la metta-bhavana, ou méditation de la bienveillance. Le centre bouddhiste Triratna de Paris la présente comme un entraînement progressif. On développe d’abord une attitude bienveillante envers soi-même, puis envers un ami, une personne qui nous est indifférente et une personne avec laquelle la relation est difficile. On cherche ensuite à étendre cette disposition à un cercle toujours plus large, jusqu’à tous les êtres. [6]

Je vois dans cet exercice un moyen de donner une réalité à la Lex Unica.Il nous entraîne à reconnaître chez une personne qui nous déplaît un être qui, comme nous, aspire au bonheur. Nous pouvons alors chercher à lui parler et à agir envers elle avec davantage de justesse. Cette pratique demande du temps : elle propose de cultiver une disposition, sans supposer que nous éprouvions spontanément de l’affection pour tout le monde.


Des préceptes qui protègent autrui

L’Anguttara Nikaya présente les cinq préceptes comme de grands dons. S’abstenir de tuer, de voler, d’avoir une conduite sexuelle fautive, de mentir et de consommer des substances intoxicantes revient, dans ce texte, à offrir aux êtres une protection contre le danger, l’hostilité et l’oppression. [1] Cette manière de présenter la discipline morale montre son effet sur la vie des autres. En maîtrisant sa conduite,le pratiquant contribue à leur sécurité. Le refus de nuire devient ainsi une forme de bienveillance concrète.


La bienveillance dans les paroles

Le Vaca Sutta décrit cinq qualités d’une parole bien prononcée : elle est dite au moment opportun, elle est vraie, aimable, utile et animée d’une intention bienveillante. [7] Cette exigence concerne des situations ordinaires, comme exprimer un désaccord ou signaler une erreur. On peut dire ce qui doit être dit tout en prenant soin de la manière de le faire. À mes yeux, cela rejoint directement la LexUnica : nous souhaitons être informés honnêtement, avec le respect que nous devons également aux autres.


Répondre à la haine sans la prolonger

Le Dhammapada affirme, au verset 5, que l’hostilité ne s’apaise pas par l’hostilité, mais par son abandon. [8] Le verset 223 invite à vaincre la colère par l’absence de colère, le mal par le bien,l’avarice par le don et le mensonge par la vérité. Le verset suivant encourage encore à donner, même lorsque l’on possède peu. [9] Ces enseignements demandent un effort particulièrement difficile : garder la maîtrise de sa conduite lorsque l’attitude d’autrui nous pousse à réagir avec agressivité.

J’y vois une invitation à chercher une réponse qui réduise le mal au lieu de l’aggraver. Dans la démarche que je propose, on peut défendre ses droits et protéger une personne menacée tout en refusant la cruauté ou l’humiliation. La bienveillance peut ainsi guider la façon de s’opposer à un acte nuisible.


Prendre soin des personnes vulnérables

Un récit du Vinaya donne à la compassion une forme très concrète. Le Bouddha découvre un moine malade, abandonné sans soins. Avec l’aide d’Ananda, il le lave et l’installe sur un lit. Il rappelle ensuite aux moines leur devoir de prendre soin les uns des autres et associe le service des malades à celui que l’on voudrait lui rendre. [10] Dans ce récit, le secours apporté à une personne dépendante est une responsabilité de la communauté.

Ce passage retient mon attention parce qu’il montre une bienveillance mise en actes. Le malade reçoit les soins dont il a besoin alors même qu’il ne rend pas de services aux autres. J’y retrouve une conséquence de la Lex Unica : lorsque nous sommes vulnérables, nous souhaitons que notre besoin d’aide soit reconnu, indépendamment de ce que nous pouvons donner en retour.


Le souci du bien de tous dans le mahāyāna

Le bouddhisme mahāyāna donne également une place centrale à l’engagement pour le bien de tous les êtres, à travers l’idéal du bodhisattva, qui recherche l’éveil pour leur venir en aide.Dans le troisième chapitre du Bodhicaryavatara, Shantideva exprime le souhait de soulager les malades, de secourir ceux qui ont faim et de soutenir les personnes démunies. Il souhaite aussi le bonheur de l’éveil à ceux qui l’insultent ou lui font du tort. [11] La compassion s’étend ainsi au-delà des relations favorables et s’accompagne d’un engagement à être utile.


Une pratique ouverte à différentes convictions

Il convient cependant de distinguer le travail sur soi des convictions philosophiques et religieuses qui l’accompagnent. Le bouddhisme comprend une conception de l’existence et de la libération qui dépasse la seule recherche d’un comportement bienveillant.S’intéresser à ses pratiques ne signifie donc pas nécessairement adhérer à l’ensemble de ses enseignements.

On rencontre ainsi, dans certaines présentations, les quatre sceaux du Dharma. Dzongsar Khyentse Rinpoché les expose à partir de l’impermanence des choses composées, de la souffrance liée aux émotions marquées par la confusion, de l’absence d’existence propre des phénomènes et du nirvana au-delà des extrêmes. [12] Ces notions engagent une compréhension philosophique particulière,dont les formulations demandent à être expliquées dans leur contexte.

Sans partager pleinement ces convictions, on peut néanmoins s’intéresser au bouddhisme et s’en sentir proche. C’est dans cet esprit que je me décrirais volontiers comme un « crypto-bouddhiste » : quelqu’un qui en apprécie la démarche sans en adopter toutes les convictions.

Pour les besoins de cette réflexion, je rapproche cette adhésion de la place qu’occupe la croyance en la Trinité dans la majorité des confessions chrétiennes. Les doctrines sont différentes, mais elles posent ici une même question : faut-il partager toutes les convictions d’une tradition pour s’inspirer de ses pratiques ?

À mes yeux, il est possible de cultiver la bienveillance sans adhérer à l’ensemble d’un enseignement religieux. On peut pratiquer metta et suivre la loi unique tout en conservant sa liberté de conviction.Les textes évoqués ici montrent aussi qu’un bouddhiste peut trouver dans sa propre tradition des raisons de mettre en pratique cette règle :


Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils vousfassent.


La LexUnica trouve donc, selon ma lecture, un appui explicite dans plusieurs enseignements bouddhistes. La méditation de la bienveillance peut nous aider à traduire ce principe dans notre conduite quotidienne.


Références

Les passages sont reformulés en français. Les textes du canon pāli sont consultables en traduction anglaise sur Dhammatalks.org ou Access to Insight. Les références de Lotsawa House sont en français. SN désigne le Samyutta Nikaya et AN l’Anguttara Nikaya. Les numéros renvoient aux discours ou aux versets ; chaque référence ci-dessous est cliquable.

[1]Anguttara Nikaya 8.39, Abhisanda Sutta. Les trois refuges et les préceptes présentés comme des dons de sécurité. Traduction deThanissaro Bhikkhu.

[2]Samyutta Nikaya 55.7, Veludvareyya Sutta. Reconnaître chez autrui les mêmes aspirations que chez soi. Traduction de ThanissaroBhikkhu.

[3]Dhammapada, versets 129 et 130. Se comparer aux autres pour renoncer à tuer ou à faire tuer. Traduction de Thanissaro Bhikkhu.

[4]Sutta Nipata 1.8, Karaniya Metta Sutta, également Khuddakapatha 9.Bienveillance envers tous les êtres. Traduction de la communauté d’Amaravati.

[5]Buddhagupta, Les quatre incommensurables. Commentaire sur la bienveillance, la compassion, la joie empathique et l’équanimité.Traduction française de Vincent Thibault, Lotsawa House.

[6]Centre bouddhiste Triratna de Paris, La méditation « metta-bhavana». Fiche de pratique en cinq étapes, reproduite sur le site de Galilée Spiritualité.

[7]Anguttara Nikaya 5.198, Vaca Sutta. Les cinq qualités d’une parole bien prononcée. Traduction de Thanissaro Bhikkhu.

[8]Dhammapada, verset 5. L’hostilité s’apaise par l’abandon del’hostilité. Traduction de Thanissaro Bhikkhu.

[9]Dhammapada, versets 223 et 224. Répondre au mal par le bien et cultiver la générosité. Traduction de Thanissaro Bhikkhu.

[10]Vinaya, Mahavagga VIII.26.1–8, Kucchivikara-vatthu. Le récit du moine malade et le devoir de prendre soin des malades. Traduction de Thanissaro Bhikkhu.

[11]Shantideva, Bodhicaryavatara, chapitre III, notamment strophes 4, 7 à10, 17 à 19 et 23 à 24. Traduction française de Christian Magis,Lotsawa House.

[12]Dzongsar Khyentse Rinpoché, The Four Seals of Dharma are Buddhism ina Nutshell. Présentation des quatre sceaux dans la tradition tibétaine, Lion’s Roar.