Christianisme
Les deux grands commandements
L’idée d’une vie guidée par un principe unique est née de ma lecture des Écritures chrétiennes. Elle s’appuie en particulier sur les deux grands commandements énoncés par Jésus dans l’Évangile selon Matthieu, au chapitre 22, versets 36 à 40 :
- Maître,quel est le plus grand commandement de la loi ?
- Jésus répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée.
- C'est le premier et le plus grand commandement.
- Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
- De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes.
Jésus présente ainsi l’amour de Dieu et l’amour du prochain comme les principes dont dépendent la Loi et les Prophètes. Dans ma lecture, ces deux commandements permettent de saisir le sens essentiel des dix commandements transmis par Moïse. [1]
Les trois premiers concernent directement la relation à Dieu. Le quatrième, consacré au repos, comporte à la fois une dimension religieuse et une dimension sociale. Les six derniers portent sur les relations humaines et peuvent être rapprochés de l’appel à aimer son prochain comme soi-même. Je suis ici la numérotation reproduite dans la rubrique sur le judaïsme.
De l’amour du prochain à la loi unique
Cette invitation peut prendre un sens différent selon les convictions et le cheminement de chacun. Pour la rendre plus concrète, je propose de la considérer sous deux formes :
• Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils fassent pour vous.
• Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils vous fassent.
La première demande une démarche active envers autrui. Je la trouve plus exigeante :elle peut nécessiter un engagement profond et un véritable travail spirituel. La seconde offre un point de départ plus accessible, puisqu’elle consiste d’abord à s’abstenir de nuire. La formulation positive correspond à la règle enseignée par Jésus en Matthieu 7, 12. [2]
C’est cette seconde formulation que j’ai choisi de retenir sous le nom de LexUnica, la loi unique. Elle peut être comprise et pratiquée par tous, croyants comme athées. Elle n’épuise pas le sens de l’amour du prochain, mais elle en propose une expression simple à mettre en œuvre au quotidien.
Voilà l’origine de ce que j’appelle une loi et que je pourrais tout aussi bien présenter comme un art de vivre.
Se rendre proche de celui qui souffre
La parabole du bon Samaritain donne un exemple précis de l’amour du prochain. Un homme, attaqué par des brigands, reste blessé au bord du chemin. Un prêtre et un lévite passent sans s’arrêter. Un Samaritain, saisi de compassion, soigne ses blessures, le conduit dans une auberge et prend en charge les frais de son séjour. À la fin du récit, Jésus demande lequel des trois s’est montré le prochain du blessé, puis invite son interlocuteur à agir comme celui qui lui a porté secours. [3]
Je retiens de ce récit que nous pouvons devenir le prochain d’une personne par l’attention que nous lui accordons. Le Samaritain répond à une souffrance qu’il rencontre et accepte d’y consacrer du temps et des moyens. Cette démarche prolonge la LexUnica : nous pouvons commencer par ne pas nuire, puis nous demander quelle aide nous souhaiterions recevoir si nous étions à la place de l’autre.
Étendre la bienveillance à ceux qui nous sont hostiles
Dans le Sermon sur la montagne, Jésus demande d’aimer ses ennemis et de prier pour ceux qui persécutent ses disciples. Il prend pour exemple Dieu, qui fait bénéficier les bons comme les méchants du soleil et de la pluie. Il interroge aussi la valeur d’un amour réservé à ceux qui nous aiment déjà. [4] Ce passage donne à la bienveillance une exigence particulière : notre conduite ne doit pas dépendre entièrement de la sympathie ou de la reconnaissance que les autres nous témoignent.
L’Évangile selon Luc développe cette invitation en demandant de faire du bien et de prêter sans attendre un retour. Il associe cette générosité à la miséricorde et au pardon. [5] Dans ma lecture,il s’agit d’apprendre à souhaiter du bien même lorsque la relation est difficile. Cette disposition peut nous aider à empêcher qu’une offense entraîne une suite de représailles.
Nourrir accueillir et visiter
Dans le récit du jugement en Matthieu 25, les actes évoqués répondent à des besoins très concrets : donner à manger et à boire, accueillir l’étranger, vêtir celui qui manque de vêtements, visiter le malade et le prisonnier. Le roi identifie à un service rendu à lui-même ce qui a été fait aux plus petits de ses frères. [6] J’y vois une raison, pour un chrétien, de donner une grande valeur à ces gestes ordinaires. Une visite ou une aide matérielle peut compter profondément pour celui qui la reçoit.
L’amour du prochain dans la relation à Dieu
Dans l’Évangile selon Jean, Jésus demande à ses disciples des’aimer les uns les autres en prenant pour modèle l’amour qu’il leur a témoigné. Il présente cet amour mutuel comme le signe auquel les autres reconnaîtront ses disciples. [7] La manière de traiter autrui devient ainsi une expression visible de la foi.
La première lettre de Jean établit un lien tout aussi étroit entre l’amour de Dieu et celui du frère. Elle refuse l’idée que l’on puisse prétendre aimer Dieu tout en haïssant son frère, et rappelle que celui qui aime Dieu doit aussi aimer son frère. [8] Ces passages éclairent les deux grands commandements cités plus haut :pour le croyant, la relation à Dieu engage aussi la conduite envers les personnes qu’il rencontre.
Une foi qui se traduit en actes
La première lettre de Jean pose également une question concrète :comment l’amour de Dieu peut-il demeurer chez quelqu’un qui possède de quoi vivre et ferme son cœur devant un frère dans le besoin ? Elle demande que l’amour se manifeste dans les actes et dans la vérité. [9] Cette exigence nous invite à examiner ce que notre bienveillance change réellement pour les autres.
La lettre de Jacques prend l’exemple d’un frère ou d’une sœur qui manque de vêtements et de nourriture. Lui souhaiter de se réchauffer et de manger à sa faim reste sans effet si on ne lui donne pas le nécessaire. Jacques s’appuie sur cet exemple pour affirmer qu’une foi dépourvue d’œuvres est morte. [10] Je retrouve ici une invitation à rendre nos intentions utiles, en tenant compte des besoins de la personne et de l’aide que nous pouvons lui apporter.
Accorder la même considération au pauvre et au riche
La même lettre de Jacques dénonce la préférence accordée au riche bien vêtu lorsqu’on réserve au pauvre une place humiliante dans l’assemblée. Elle rapproche ce refus du favoritisme du commandement d’aimer son prochain comme soi-même. [10] Pour moi,la bienveillance commence aussi dans la manière de recevoir une personne, de l’écouter et de lui parler. Sa situation matérielle ne devrait pas déterminer le respect que nous lui témoignons.
Cultiver une bonté patiente
Dans la première lettre aux Corinthiens, Paul décrit l’amour par ses effets sur le comportement. Il l’associe à la patience et au service, et l’oppose à la jalousie, à l’orgueil, à la recherche exclusive de son intérêt et à la rancune. Il affirme aussi que les dons spirituels et même une foi capable de déplacer les montagnes perdent leur valeur lorsqu’il manque l’amour. [11]Cette description donne des repères pour la vie quotidienne :supporter une contrariété, renoncer à rabaisser quelqu’un ou lui rendre service peuvent devenir des occasions de pratiquer la bienveillance.
Chercher la paix dans les relations
Dans la lettre aux Romains, Paul demande de partager avec ceux qui sont dans le besoin, de pratiquer l’hospitalité et de prendre part aux joies comme aux peines des autres. Il recommande de ne rendre à personne le mal pour le mal et de vivre en paix avec tous, autant que cela dépend de nous. Il va jusqu’à demander de nourrir son ennemi lorsqu’il a faim. [12] La paix se construit ici par des décisions qui peuvent interrompre l’hostilité et préserver la possibilité d’une relation humaine.
Ce que la foi peut apporter aux chrétiens
La conviction de connaître Dieu et de pouvoir compter sur lui peut apporter aux croyants une profonde sérénité. Ce sentiment dépend toutefois de la confiance qu’ils accordent à leur foi : le doute et la certitude ne se vivent pas de la même manière.
Les chrétiens conçoivent leur relation à Dieu de différentes façons. Pour la majorité des confessions, la foi en un Dieu trinitaire donne un cadre à cette relation. Dans d’autres communautés, l’usage du nom Jéhovah occupe une place importante et contribue au sentiment de proximité avec Dieu.
Ces exemples ne décrivent pas toutes les formes de la foi chrétienne. Ils illustrent néanmoins une idée : avoir le sentiment de connaître Dieu peut aider à vivre plus sereinement dans une existence dont l’origine et le sens restent mystérieux.
Pour ceux que ces questions préoccupent, la religion peut offrir une réponse et un soutien. D’autres n’éprouvent pas le besoin de connaître Dieu.Leur recherche de sagesse et de justice peut néanmoins trouver un appui dans la pratique de la loi unique.
À mes yeux, une vie spirituelle riche ne suppose pas nécessairement l’adhésion à des dogmes religieux ; elle peut aussi se développer dans une démarche athée. Dans ma propre compréhension de Dieu, ce qui compte avant tout est que nous apprenions à vivre en harmonie, comme des frères et des sœurs, quelles que soient nos croyances.
La Lex Unica comme point de départ
Je propose donc la Lex Unica comme un point de départ accessible pour apprendre à respecter autrui. Les textes chrétiens présentés ici permettent de prolonger cette démarche par une attention active à ses besoins. Un chrétien peut y trouver des raisons de mettre sa foi en pratique ;une personne athée peut reconnaître la valeur de ces actes sans adopter les convictions religieuses qui les accompagnent.
Références
Les références ci-dessous permettent de retrouver les passages commentés. Les liens renvoient à la traduction liturgique de la Bible publiée par l’Association épiscopale liturgique pour les pays francophones(AELF). Sa formulation peut différer de celle des citations reproduites dans cet article.
[1]Matthieu 22, 36 à 40. Les deux grands commandements et leur lienavec la Loi et les Prophètes.
[2]Matthieu 7, 12. Agir envers les autres comme on souhaiterait qu’ilsagissent envers soi.
[3]Luc 10, 25 à 37. La question du prochain et la parabole du bonSamaritain.
[4]Matthieu 5, 43 à 48. L’amour des ennemis et la bienveillanceau-delà de ceux qui nous aiment.
[5]Luc 6, 27 à 38. Faire du bien sans attendre un retour ; pratiquer lamiséricorde et le pardon.
[6]Matthieu 25, 31 à 46. Le jugement et l’aide apportée aux pluspetits des frères du roi.
[7]Jean 13, 34 et 35. L’amour mutuel comme signe distinctif desdisciples de Jésus.
[8]Première lettre de Jean 4, 19 à 21. Le lien entre l’amour de Dieuet l’amour du frère.
[11]Première lettre aux Corinthiens 13, 1 à 7. La place de l’amour etses effets sur le comportement.